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Mercredis de Thélème : Relire Balzac aujourd'hui
De Pygmalion à Frenhofer : la philosophie de l'art dans "Le Chef-d'oeuvre inconnu" de Balzac

  • Culture,
  • Culture scientifique,
Date(s)

le 23 octobre 2019

Entrée libre et gratuite
De 18h30 à 20h
Lieu(x)
Salle Thélème

Pour cette deuxième séance du cycle consacré à Balzac, nous écouterons la conférence de Virginie Prioux. Modération : Aline Mura Brunel

“De Pygmalion à Frenhofer : la philosophie de l'art dans "Le Chef- d'œuvre inconnu" de Balzac”

Avec Virginie Prioux  - Université de Tours

Modératrice : Aline Mura Brunel - Université de Tours

Visionner la conférence

Virginie Prioux est agrégée de Lettres Modernes. Elle enseigne actuellement dans les départements d’Arts et Sciences Humaines de l’Université de Tours. Sa thèse « Naturalisme français et naturalisme espagnol : esthétiques croisées » a était dirigée par Monsieur Philippe Dufour et Madame Colette Rabaté de l'Université de Tours. Elle a participé à un grand nombre de publications dont la dernière s'intitule « Le costumbrismo : le roman de mœurs espagnol entre romantisme et réalisme », dans Le Roman de mœurs, coordonné par Bernard Gendrel publié aux éditions Classique Garnier en 2018. 

Lorsque Balzac écrit le Chef d'œuvre inconnu en 1831, il commence tout juste sa carrière de romancier reconnu ; en effet, après avoir signé plusieurs ouvrages commerciaux, il acquiert ses premières lettres de noblesse en 1829 avec le roman Les Chouans. Deux ans après c'est l 'écriture de la Peau de chagrin qui le fera découvrir au niveau international. On sait notamment que Goethe a reconnu son écriture comme émanant d'une véritable plume. Or, c'est cette même année 1831 qu'est publié dans la journal L'artiste , Le Chef d'œuvre inconnu.
Certains y voient une forte corrélation : toutefois, les thèmes des deux ouvrages sont très éloignés puisqu'on a dans le premier cas un récit fantastique dans lequel Raphaël de Valentin va acquérir une peau magique qui réalise tous ses vœux, mais qui diminue à chaque souhait réalisé (ce qui nous laisse en héritage l'expression populaire « réduit à peau de chagrin ») et dans le deuxième cas un jeune peintre, Nicolas Poussin, qui découvre la peinture grâce à Porbus et au vieux Frenhofer. Mais dans les deux cas, il y a une attirance chez Balzac pour le fantastique à travers la magie de la peau d'une part et le génie un peu fantasque du peintre Frenhofer d'autre part. Deux textes à la tonalité fantastique dans un ensemble d'oeuvres qui a conduit à ranger Balzac - parfois de manière restrictive- dans la catégorie réaliste.
Cette année 1831 est donc décisive dans la carrière de Balzac, mais à cette période encore, il n'y a aucune volonté de dresser un tableau général de la société. Contrairement à Zola qui a décidé du plan global des Rougon-Macquart avant même l'écriture du première tome, Balzac a commencé à rédiger ses romans et nouvelles avant de concevoir une fresque sociale. Il faudra attendre l'écriture du Père Goriot en 1834 pour que le romancier commence à échaffauder l'ambition de peindre la société de la Restauration et de rassembler ses écrits selon trois grands thèmes : études de mœurs, études analytiques et études philosophiques. C'est sous cette thématique que sera rangé Le Chef d'œuvre inconnu en 1846 seulement, ce qui lui confére dès lors une portée philosophique, un enjeu de philosophie de l'art.
Cette réflexion de Balzac va s'articuler dans cette nouvelle autour de deux courts chapitres au schéma narratif assez simple. Dans le premier intitulé « Gillette », le lecteur découvre un jeune peintre inexpérimenté que l'on saura par la suite être Nicolas Poussin, qui se rend dans l'atelier de maître Porbus, se retrouvant fortuitement sur le palier en même temps que le vieux peintre Frenhofer. Porbus les accueille et Poussin y découvre une toile « Marie égyptienne » devant lequel il reste muet d'admiration. Pourtant Frenhofer la juge sévèrement et y ajoute un touche qui semble donner vie à la peinture. Il leur délivre alors sa théorie de l'art, sa philosophie d'artiste en leur avouant travailler sur son chef d'œuvre depuis dix ans, une toile inachevée qu'il cache jalousement comme un amant cacherait sa maîtresse. Mais l'inspiration l'ayant quitté, il confie sa difficulté à terminer son œuvre. C'est alors que Nicolas Poussin lui propose de lui prêter Gillette, la femme qui l'aime et qui pose pour lui, afin de relancer son inspiration.
Ainsi s'ouvre le deuxième volet intitulé « Catherine Lescault » titre de la fameuse toile de Frenhofer. Gillette devient la muse qui permet de terminer le chef d'oeuvre que le grand maître va enfin pouvoir dévoiler au grand jour. La nouvelle se clôt sur la présentation du chef d'œuvre à Porbus et Poussin : or cette toile remaniée maintes fois et maintes fois ne représente plus rien. A la surprise des deux peintres le tableau n'est plus qu'un amas informe de couleurs : à la consternation des deux peintres répond la colère de Frenhofer qui leur dit adieu. Le lendemain on apprend que le vieux peintre est mort après avoir brûlé toutes ses toiles.
Tout l'enjeu de la nouvelle est donc de s'interroger sur la portée philosophique du Chef d'œuvre inconnu, en montrant comment Balzac s'attache à réécrire le mythe de Pygmalion, pour formuler une théorie de l'art pictural que le lecteur peut apprécier comme un parallèle à sa vision de la littérature.
Afin de montrer la volonté philosophique de Balzac, nous commencerons par voir dans la nouvelle la saturation de références picturales, en analysant la confrontation de personnages réels et de héros fictifs. Puis nous expliquerons comment le personnage de Frenhofer inventé par Balzac se donne à lire comme un nouveau Pygmalion. Et enfin nous nous attacherons à comprendre la portée philosophique de cette œuvre en voyant comment la réflexion picturale menée par les personnages, et en particulier le vieux maître, fait écho au réalisme littéraire cher à Balzac.

Aline Mura-Brunel est Professeur des universités retraitée, Agrégée et Docteur ès lettres, HDR. Elle est spécialiste de la littérature française du XIXe siècle (en particulier de Balzac), du XXIe siècle.
Dans le cadre de "l'année Balzac" à Tours, elle donnera une conférence consacrée au Curé de Tours le 30 novembre à 16h, au Musée des Beaux-Arts, et une autre le 11 décembre à 18H à l'auditorium de la Bibliothèque centrale sur Le Lys dans la vallée.
 
Prochaine et dernière séance du cycle :

“Portraits balzaciens”
27 novembre : Régine Borderie (université de Reims)
Modération : Philippe Dufour (université de Tours)